Jeudi 13 décembre 2007
Le développement, l'Histoire d'une croyance occidentale
Gilbert Rist, 2007

Etant donnée ma collaboration au site nonfiction.fr pour lequel j'ai réalisé cette note de lecture, je vous invite à suivre le lien si dessous qui renvoie directement à la-dite chronique:

http://www.nonfiction.fr/article-345-des_charmes_artificiels_de_la_croissance.htm




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par Alexandre Bertin publié dans : Ouvrages d'économie
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Dimanche 23 septembre 2007
Freakonomics
Stephen D. Levitt, Stephen J. Dubner
2007, Folio Actuel, 337 p.

La parution en 2005 de Freakonomics fût un événement. La collaboration entre Levitt (meilleur économiste de moins de 40 ans reconnu par ses pairs en recevant la médaille John Bates Clarke) et Dubner (journaliste au New York Times) déboucha sur la compilation de quelqu'uns des plus célèbres articles scientifiques rédigés par Levitt. Aujourd'hui, sort en version poche, la dernière édition française (augmentée d'une préface) du-dit best seller.

En quoi consiste ce petit livre ? L'intérêt de l'ouvrage repose essentiellement sur les sujets traités par l'économiste. En effet, dès lors que l'on prononce les mots : "travaux d'économistes", la moitié de l'auditoire s'endort et l'autre moitié fuit  de peur de se voir proposer une tonne d'information statistique sous forme de tableaux abscons ou d'équations différentielles. Point de tout cela ici. Et c'est justement l'intérêt de la collaboration entre le journaliste et le scientifique. Dubner, en reprenant l'ensemble des travaux scientifiques de Levitt, en les réécrivant pour les rendre lisibles et plus sexy a largement contribué à son succès.
Mais revenons aux sujets traités. Au fil des pages, les théoriciens seront surpris de lire un livre d'économie qui ne prononce ni les noms de Marx, Ricardo ou Keynes, qui n'utilise ni les expressions telles que "levier d'endettement" ou "balance commerciale" ni les calculs de "propension marginale à consommer" ou de "taux d'endettement". En revanche, l'intérêt principal de Levitt est l'analyse économique des phénomènes sociaux. On repense ici aux travaux d'un Gary Becker et son analyse économique du crime. Comme l'écrit Dubner " ce qui intéressait Levitt, c'étaient les petites énigmes de la vie quotidienne" (p.14) et c'est ce qu'il fait très bien.

Les sujets du livre sont variés, correspondant à chaque fois à un article scientifique paru dans une grande revue et à un petit questionnement fort judicieusement posé. L'articulation de l'ensemble des articles a été fluidifiée par la main journalistique Dubner, qui enchaîne les chapîtres et les sujets. Nous ne dévoilerons pas la teneur de chacun des chapîtres, laissant le soin au lecteur de découvrir les tenants et les aboutissants de toutes les études deLevitt.

En revanche, nous pouvons porter un regard critique sur l'ouvrage. Contrairement à mes collègues d'
Econoclaste,  je suis moins enthousiaste en refermant ce livre. Certes, Levitt a un vrai talent de scientifique : là ou tout le monde insiste sur un phénomène purement économique sans recul critique sur celui-ci, Levitt remonte à un fait social et législatif des années 1970 (le lien entre l'avortement et la baisse de la criminalité aux Etats-Unis). Il est également capable d'analyser, à partir d'une intuition et d'un constat, quelles sont les motivations réelles des agents immobiliers lorsqu'ils vendent le bien d'un particulier. Vous doutez de la morale d'un sumo ? Demandez à Levitt de reprendre l'ensemble des résultats des compétitions nationales sur les dernières décennies et il finira de vous convaincre de la cruauté du monde professionnel sumo-tori. 
Levitt a le don de remettre en cause les causalités, à mettre le doigt là où ça fait mal. Mais ce qui impressionne c'est la somme d'informations collectées et traitées par Levitt. Son analyse économique du vendeur de Bagels ou de la réussite dans la vie en fonction du prénom porté est une leçon de collecte et de traitement de données.

Mais voilà, le livre lasse rapidement le lecteur. Trop d'informations a tendance à endormir la rationaliste qui sommeille en nous. Les études s'enchaînent les unes aux autres et très vite l'incongruité de la chose finit par agacer: est-ce réellement salvateur pour la science économique d'étudier le lien entre les revenus des dealers et leur lieu de résidence ?
Il faudrait peut-être lire ce livre non d'une seule traite mais le décomposer en séquences de loisirs, en se disant, "tiens aujourd'hui il pleut, je pourrais me faire un chapitre de Freakonomics".
Vous l'aurez compris, je trouve que ce livre devient très rapidement indigeste, par l'absence d'intérêt des sujets traités et par la somme d'informations dont il nous abreuve.

Plus rafraichissant est le blog créé par Dubner et Levitt qui reviennent sur l'actualité économique, politique et scientifique mais par le petit bout de la lorgnette pour nier l'évidence que nous cherchons tous, par fainéantise, à avaler.

par Alexandre Bertin publié dans : Ouvrages d'économie
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Mardi 21 août 2007

Identité et violence
Amartya K. Sen
2006, Odile Jacob,  271p.


Identité et violence est l'ouvrage qui,  à mon sens, clôt  le triptique consacré par Amartya Sen à la théorie du Choc des civilisations de Samuel Huntington. Ce triptique, initié par le très court recueil de deux textes , La démocratie des autres, et poursuivi par L'inde, Histoire, Cultures et identités remet en cause l'idée même de l'existence d'une opposition entre l'Occident des Lumières et un Orient, terreau des plus profondes réactions à la domination occidentale depuis plus de deux millénaires.


Identité et violence  comporte  neuf chapitres, tous plus ou moins égaux en taille mais loin d'être homogènes en qualité. L a grande force de Sen est de construire son raisonnelement à partir d'anecdotes plus ou moins vécues, ce qui donne au livre et à l'oeuvre une accessibilité de prime abord. Sa grande faiblesse est d'user le stratagème jusqu'à plus soif, parfois. Les redondances dans le propos, l'usage abondant d'un  même type d'exemple,  peut dérouter le lecteur notamment lors des trois premiers chapitres.

Le  propos de l'auteur connait une progression linéaire, partant de la notion d'identité(s) individuelle(s) à une critique sévère de l'altermondialisme en passant par la remise en cause du prétendu choc des civilisations. Comme à son habitude, la liberté individuelle permet l'articulation entre les différents niveaux d'analyse : de l'individu à la société, puis de la société (ou communauté) à la société des hommes dans son ensemble.  On part donc de l'individu isolé à l'individu dans la mondialisation.

Le premier argument de Sen concerne l'usage de l'identité dans le discours communautariste. La grande force du discours communautariste, qu'il soit théorique (Sen fait alors référence à Michael Walzer et ses sphères de justice) ou politique, est d'isoler chez l'individu une seule identité. (l'appartenance religieuse étant l'identité qui revient le plus régulièrement dans les écrits communautaristes) Pour les théoriciens, l'individu appartient à une commmunauté  dans laquelle il partage un seul point commun avec ses alter-égo : son identité. Un individu se reconnait dans une communauté car il adhère à la vision identitaire de cette communauté, il tisse alors des liens puissants avec les personnes qui partagent cette même identité. L'échos à cette théorie se retrouve dans les discours communautaristes des grands leaders religieux. Dans ce cas, la puissance du propos repose dans la capacité à gommer l'ensemble des caractéristiques propres à l'individu et à l'enfermer dans une sphère identitaire unique qui le caractérise lui et ses congénères.  Or, pour Sen, l'erreur flagrante des théoriciens, dans laquelle se sont engoufrés les  grands chefs religieux, consiste à avoir imposé aux individus l'appartenance à une seule identité : un individu aurait une et une seule identité, qui le définirait, qui lui permettrait d'agir rationnellement dans la vie, d'opter pour un seul type de choix : celui dicté par la communauté. Mais cette vision bien trop étroite de l'individu ignore que nous sommes tous constitués d'une multitude d'identités. C'est là le premier argument de Sen.
Ainsi, nous ne  pouvons être qu'homosexuel, nous sommes aussi  végétarien, militant pour l'avortement, chasseur, joueur de golf, adhérent à une association de défense des journalistes, avocat... bref, notre être est composé d'un ensemble d'identités que nous classons en fonction du contexte dans lequel nous évoluons à un moment donné. Lorsque nous exerçons le métier d'avocat, le fait d'être végétarien ou homosexuel  sommeille en nous, tout en nous influençant dans les diverses décisions que nous prenons. Nous arbitrons donc entre nos multiples identités en fonction de l'objectif que l'on s'assigne et du contexte situationnel.

Le deuxième argument de Sen concerne directement le choc des civilisations. Pour lui, les 'pro' et 'anti' choc des civilisations commettent la même erreur. Les pro soutiennent l'idée selon laquelle il y aurait bien, depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc communiste, une opposition entre deux civilisations : une éclairée, l'Occident et une autre, belliqueuse, représentée par les musulmans. Les 'anti' leur rétorquant qu'il est parfaitement faux d'affirmer que le monde musulman est empreint de violence. L'erreur, sleon Sen, consiste à se positionner de part et d'autre de la ligne de démarcation du 'choc'. Or, il serait plus intéressant de revenir sur la deuxième partie de l'expression : à savoir le terme 'civilisations'. Les 'anti', en se positionnant de la sorte, confirment la dichotomie proposée par Huntington entre les deux mondes et en 'essayant' de convaincre les 'pro' et le public du caractère non belliqueux des musulmans font preuve d'angélisme malvenu. Pour Sen, cette catégorisation civilisationnelle est fausse et, reprise par les tenants d'un islamisme radical, attise la haine de l'Occident pour l'Orient et celle de l'Orient pour l'Occident.
Toujours selon Sen, il est faux de caractériser l'Orient par une identité commune : l'islam. Et il est encore plus faux d'identifier tous les musulmans à partir d'une identité commune : la violence. Selon lui, et nous ne pouvons qu'approuver, il existe de part le monde des centaines de milliers de musulmans progressistes et non violents qui récusent les thèses des chefs islamiquess. Il existe, ajoute-t-il, des musulmans qui comme les occidentaux, peuvent être végétarien, avocat, militant pro-avortement, joueur de golf, etc. Ces différentes identités n'étant pas réservées à l'occidental éclairé.
Sen revient ensuite sur les haines qu'entretiennent l'Occident et l'Orient l'un envers l'autre. En montrant que l'Occident n'est pas le seul berceau des grandes avancées démocratiques, scientifiques et littéraires, il défend l'idée selon laquelle Orient et Occident se sont nourris l'un l'autre, éclairant de leurs lumières, successivement, l'autre.

Le troisième et dernier argument du livre concerne la défense de la mondialisation. Sur ce point, Sen se révèle beaucoup plus faible que sur les deux précédents. Ici, toujours dans l'analogie de l'identité, il montre qu'à l'instar de la théoriedu choc civilisationnel, l'opposition des 'anti' et des 'alter' mondialisation repose sur une erreur fondamentale. Pour Sen, le combat contre le principe et le processus de mondialisation est vain dans la mesure où la mondialisation n'est ni un phénomène nouveau (les mathématiques et les textes des grecs anciens sont le résultats de la mondialisation) ni un phénomène occidental (les mathématiques, proposées par les indiens ont transitées par le monde arabe avant d'atteindre les côtes européennes). Comme il l'indique page 168, il " entend montrer qu'il est faux de voir dans les inégalités et la misère les conséquences de la mondialisation lorsqu'il s'agit en fait de l'échec de dispositions économiques, politiques et sociales qui sont entièrement contingentes et ne sont pas les compagnongs obligés du rapprochement mondial" tout en ajoutant qu'il reconnait aux partisans altermondialistes la contribution positive à la prise de conscience collective des difficultés du monde actuel.

Les deux derniers chapitres sont plus particulièrement consacrés à la liberté. Le chapitre 8, intitulé multiculturalisme et liberté revient sur les échecs du modèle d'intégration anglais et sur la volonté d'instaurer un multiculturalisme qui n'a eu de conséquences que de monter en épingles des conflits inter-communautaires comme l'ont montré les attentats de 2005. Le dernier chapitre, la liberté de penser, quant à lui est consacré à l'importance de la liberté individuelle d'autonomie et de responsabilité dans la quête des ses identités et dans la lutte contre l'obscurantisme communautaire.

Pour conclure, je dirais que la lecture de ce livre est plaisante car facile d'accès contrairement à certains ouvrages de Sen, réservés aux initiés. L'usage répétitif des exemples peut parfois dérouter le lecteur.
Je ferais, néanmoins, une critique plus profonde: l'absence d'une vision socialisante de la société sur l'individu. On ne comprend pas très bien comment les identités se forment, s'il est possible pour un individu de renoncer à certaines de ses identités. De même, on peut s'interroger sur le rapport qu'entretient l'ultra-libéralisme avec le communautarisme, chose que Sen n'aborde pas. Il me semble, en effet, que pour que le communautarisme survive il lui faut un système politique accomodant : l'ultra libéralisme, en acceptant l'existence d'une multitude de communautés qui ne seraient plus liées les unes aux autres par le bien commun et un quelconque critère de justice, en serait le terreau idéal. Ici aussi Sen laisse au lecteur le soin de se forger sa propre opinion. Mais ne nous a-t-il pas enseigné que l'autonomie s'acquière aussi par la pensée et la réflexion ?

par Alexandre Bertin publié dans : Ouvrages de science politique
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